Tabagisme en milieu jeune au Cameroun: Causes et solutions possibles

26 avril 2018
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Dans une interview accordée à la presse en marge de l’atelier sur le contrôle du tabac en milieu jeune le 3 avril 2018 à Yaoundé, Dr Flore Ndembiyembe, Présidente de la Coalition Camerounaise Contre le Tabac (C3T) évoque les questions majeures sur le contrôle du tabac en milieu jeune au Cameroun.  Lire l’intégralité de l’interview.

La consommation du tabac est une situation préoccupante chez les jeunes. Comment cela s'explique-t-il ?

Dr Flore Ndembiyembe:  Le problème du tabagisme en milieu jeune  se pose avec acuité, car il est établi que  plus de 17% des jeunes âges de 13 à 15 ans consomment du tabac sous diverses formes. Chaque jour dans le monde, entre 80 000 et 100 000 jeunes deviennent dépendants du tabac. Si la tendance actuelle se confirme 250 millions d'enfants en vie aujourd'hui mourront à terme de maladies liées au tabac. Le Cameroun n’est pas épargné par ce fléau.Les résultats  des enquêtes de l’OMS menées au Cameroun en  2014  sur le tabagisme en milieu jeune (GYTS) ont révélé que Chez les élèves âgés de 13 à 15 ans, 31,2% ont expérimenté la cigarette avant l'âge de 10 ans, 5,7% fument des cigarettes et 9,5% consomment d'autres produits du tabac comme la shisha et bien d’autres. En valeur absolue, Ce sont plus de 300.000 jeunes qui consomment régulièrement le tabac et ses produits au Cameroun. Cela s'explique principalement par une inconscience due un manque d'information sur les dangers du tabac et surtout par le recrutement actif des jeunes par l'industrie.

Quels sont les facteurs favorisant le tabagisme des jeunesau Cameroun ?

Plusieurs facteurs concourent à cette forte prévalence du tabagisme en milieu jeune. Il y a   les manœuvres et diverses stratégies publicitaires, marketing et commerciales de l’industrie du tabac autour des établissements scolaires et autres structures d’accueil pour les jeunes,  l’absence des réglementations adéquates et la non application de celles déjà existantes par les différents acteurs concernés et de manière générale, la faiblesse du cadre juridique en matière de lutte antitabac au Cameroun . L’on peut aussi noter l’ignorance des méfaits socio sanitaires, économiques et environnementaux du tabac par les jeunes, le manque de formation des encadreurs scolaires et parascolaires sur les questions du tabagisme, l'accessibilité des jeunes et des couches vulnérables aux produits du tabac du fait des prix bas et de la vente en détail de la cigarette et l'exposition des jeunes aux produits du tabac sur l'itinéraire et dans les structures d'accueil et d'éducation scolaire et parascolaire.

Peut-on savoir le nombre de jeunes qui décèdent chaque année suite à la consommation du tabac ?

De manière globale, environ 7 millions de personnes décèdent chaque année dans le monde du fait du tabagisme.  Entre 80.000 et 100.000 jeunes deviennent dépendants du tabac chaque année et lorsqu’on sait que le tabac est un produit dangereux qui tue systématiquement un de ses usagers réguliers sur deux,  vous pouvez vous  mêmes déduire le nombre de jeunes qui succombent à terme de maladies liées au tabac. En ce qui concerne le tabagisme passif, les études soulignent que  ce sont en moyenne 168 000 enfants qui  décèdent chaque année dans le monde du fait de leur exposition à la fumée du tabac des fumeurs actifs.

Pourquoi ne pas miser davantage sur les avertissements sanitaires graphiques ?

Effectivement, les avertissements sanitaires constituent l’un  des leviers sur lequel on peut agir pour inverser la courbe de la consommation du tabagisme dans notre pays.  Pour limiter l’ampleur de l’épidémie du tabagisme et ses conséquences désastreuses, l'article 11 de la Convention-cadre de l'OMS pour la lutte antitabac (CCLAT) recommande aux Parties d'utiliser des messages de mises en garde sanitaires et des images couvrant plus de 50 % des faces principales des emballages des produits du tabac. Plusieurs études menées dans certains pays développés ont permis de démontrer l’efficacité des mises en garde sanitaires imagées et de grande taille sur les emballages des produits du tabac.  Ces études ont en  effet révélé que les étiquettes de grande taille suscitent des réactions émotionnelles et augmentent la motivation à arrêter de fumer, de même que des photos et des graphiques marquants aident les fumeurs à visualiser la nature d’une maladie causée par le tabac bien mieux que de simples mots.  Dans les régions où le taux d’alphabétisme est faible et où les fumeurs ignorent généralement les étiquettes de mise en garde sous forme de texte, au-delà d’optimiser leur visibilité et de faciliter la compréhension des messages, les mises en garde sous forme d’illustrations graphiques ont de fortes chances  d’attirer l’attention des enfants et des adolescents, et notamment  celle des enfants de fumeurs, qui sont particulièrement vulnérables.

Fort heureusement nos dirigeants ont compris le bien fondé du marquage sanitaire graphique et c’est la raison pour laquelle un arrêté conjoint Minsanté-Mincommerce a été signé le 3 janvier dernier pour définir la nouvelle réglementation sur les modalités de conditionnement et d’étiquetage des produits du tabac.   Ce texte qui entre en vigueur dès janvier 2019 marque une très grande avancée dans la lutte contre le tabac dans notre pays.

En quoi les jeunes sont-ils les cibles prioritaires de l'industrie du tabac au Cameroun ?

 Les jeunes sont des couches vulnérables que cible l’industrie du tabac. Les jeunes sont parfois inconscients, ils sont épris par l’esprit de la découverte et à travers l’effet des différents groupent sociaux auxquels ils appartiennent, ils peuvent facilement être enrôlés dans la consommation de ces produits dont ils ignorent tout des dangers encourus.

 Par ailleurs sur un plan scientifique et psychologique, il faut dire que la nicotine, substance chimique présente naturellement dans les plants de tabac, est une drogue qui crée une forte dépendance. La dépendance à la nicotine est la principale raison pour laquelle les fumeurs continuent de consommer du tabac. Parce que l'enfance et l'adolescence sont des périodes importantes de la croissance et du développement, les jeunes sont plus réceptifs et sensibles aux effets de la nicotine et peuvent devenir dépendants plus rapidement que les adultes.ƒ Les jeunes qui commencent à fumer pendant leur adolescence ont plus de chances de devenir dépendants et de parvenir à une consommation quotidienne que les fumeurs qui fument à l'âge adulte. L’industrie qui se soucie plus de faire des profits  au détriment de la santé des populations, cible donc les couchent qui sont susceptibles de fumer longtemps. Consciente du fait que le tabac tue la moitié de ses consommateurs, l’industrie est en quête permanente de nouveaux fumeurs pour remplacer les personnes décédées. La jeunesse pour des raisons sus-évoquées est une cible facile pour elle.

Qu'est-ce qui peut résoudre efficacement le problème de la consommation du tabac de manière durable au Cameroun, surtout dans les établissements scolaires du Cameroun?

Pour résoudre efficacement le problème de consommation du tabac dans les établissements scolaires, plusieurs mesures sont indiquées. Il y a l’élaboration et la mise en œuvre des mesures législatives et règlementaires pour protéger le domaine scolaire du marketing agressif de l’industrie du tabac. c’est l’occasion de lancer un plaidoyer en direction des décideurs pour l’adoption dans des délais raisonnables du texte règlementaire initié par le ministère de la Santé Publique et portant  protection du domaine scolaire  de toute forme d'activité en faveur du tabac, des produits du tabac et de l'industrie du tabac, d'alcool et des jeux de hasard.  Il faut aussi que les différents acteurs jouent pleinement leur rôle. Les décideurs politiques en charge de l’éducation  doivent mettre en place une politique et une stratégie nationale de mobilisation de la communauté éducative en faveur de la lutte antitabac et des autres fléaux. L’inscription de la lutte antitabac dans les programmes scolaires du primaire et du secondaire, La mise en place au sein des établissements scolaires, des mécanismes incitatifs en matière de prévention du tabagisme et des financements innovants (Cotisations des APEE,dons divers des personnes de bonne volonté ou mécènes…) pour financer la prévention du tabagisme, sont là quelques actions qui peuvent être menées.

Comment pourrait-on déjouer les stratégies employées par l’industrie du tabac pour capter de nouveaux consommateurs ?

Il y a un travail à faire au niveau du cadre juridique pour encadrer les activités de l’industrie du tabac. Il faut élaborer, adopter et mettre en œuvre des textes législatifs, règlementaires et administratifs conformes aux dispositions de la Convention -Cadre de l’Oms pour la lutte antitabac. Les consommateurs doivent être informés et édifiés non seulement sur la composition des produits qu’ils consomment mais aussi sur les risques et dangers multiples auxquels ils s’exposent. Il faut donc accorder une place de choix à la sensibilisation et à l’éducation des consommateurs.

Qu'est-ce que le gouvernement fait pour lutter contre les effets désastreux du tabac sur la santé ?

 L’un des rôles majeurs du gouvernement en matière de lutte contre le tabac est de mettre en place un cadre normatif et juridique. C’est à travers des lois et autres textes règlementaires et administratifs qui visent à la fois à réduire l’offre et la demande des produits du tabac. Pour l’instant nous attendons toujours l’adoption d’une loi nationale antitabac. Mais entre temps il y a quelques textes législatifs et règlementaires en matière de lutte antitabac au Cameroun même comme  ces textes demandent à être appliquées effectivement pour certains et  révisés pour d’autres en raison de leur obsolescence et inadéquation à l’environnement national. Le gouvernement doit aussi organiser à grande échelle la prévention contre ce fléau. Nous pensons que le gouvernement ne fait pas assez pour lutter contre le tabagisme.

Et vous au niveau de la C3t que faites-vous pour l'aider dans cette lutte permanente ?

Nous au niveau de la Coalition accompagnons les pouvoirs publics dans le processus d’élaboration des textes législatifs et règlementaires en matière de lutte antitabac. Nous participons aux travaux des différentes instances ministérielles et interministérielles en charge de ce travail. Nous attirons régulièrement l’attention du gouvernement sur les stratégies et manœuvres de l’industrie du tabac qui violent allègrement les dispositions législatives et règlementaires.  La coalition mène aussi régulièrement les activités de sensibilisation et d’éducation des jeunes et de la population en général sur diverses questions liées au Contrôle du tabac dans notre pays. Il y a aussi une intense activité de renforcement des capacités des acteurs dont les acteurs de la société civile, les parlementaires, les journalistes et bien d’autres,  en matière de lutte antitabac.

En tant que membre de plusieurs réseaux internationaux de lutte contre le tabac, la coalition permet à notre pays d'être pris en compte dans des projets de grande envergure et de bénéficier de l'expertise et de l'expérience de pays plus avancés.


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